Nous pouvons vous envoyer une copie de l'article original. Pour cela, vous pouvez nous contacter à : contact@cepia-poids-alimentation.be. N'hésitez pas également à nous proposer des résumés d'articles.
L’anorexie mentale (AN) et l’obésité (OB) représentent deux troubles aux extrémités opposées du spectre pondéral, mais partagent des racines psychopathologiques et développementales communes. Une proportion significative d’adolescentes souffrant d’AN a des antécédents de surpoids ou d’obésité (jusqu’à un tiers). Cette étude vise à comparer les caractéristiques psychopathologiques et les styles d’attachement chez quatre groupes : adolescentes avec AN avec (AN-ow) ou sans (A-nw) antécédents de surpoids, adolescentes obèses (OB) et adolescentes en bonne santé (HC), pour identifier des dynamiques spécifiques selon l’histoire pondérale. Bien que la perte de poids soit médicalement indiquée pour les patients obèses, il existe des préoccupations selon lesquelles les interventions de réduction de poids pourraient déclencher des comportements anorexiques ou boulimiques.
Méthode
Échantillon
150 adolescentes (12–18 ans), réparties en quatre groupes : AN-nw (n=44), AN-ow (n=24), OB (n=42) et HC (n=40). Les diagnostics reposaient sur le DSM-5, et l’appartenance aux groupes AN-ow/AN-nw a été déterminée à partir du percentile de l’indice de masse corporelle (> P 85) avant l’apparition des symptômes. Le seuil utilisé pour distinguer l’AN et l’AN atypique était le 10e percentile de la distribution de l’IMC.
Procédure
Plusieurs outils standardisés ont été utilisés pour évaluer les dimensions psychologiques et relationnelles chez les adolescents.
Le Parental Bonding Instrument (PBI) mesure la perception des soins et de la protection parentale.
L’Attachment Style Questionnaire (ASQ) explore le style d’attachement actuel à travers cinq dimensions : confiance, inconfort avec la proximité, besoin d’approbation, préoccupations relationnelles, et relations secondaires.
L’Eating Disorder Inventory-2 (EDI-2) évalue les attitudes et comportements liés aux troubles alimentaires (désir de minceur, insatisfaction corporelle, boulimie, etc.).
Le Beck Depression Inventory-II (BDI-II) mesure l’intensité des symptômes dépressifs, tels que la tristesse, la culpabilité et les plaintes somatiques.
Le Toronto Alexithymia Scale (TAS-20) évalue la difficulté à identifier et exprimer ses émotions, et classe les individus en fonction de leur degré d’alexithymie.
Des analyses de covariance (ANCOVA) ont été menées pour comparer des variables telles que l’âge, l’IMC ou le poids maximal entre quatre groupes d’adolescents. Des corrélations de Pearson ont été utilisées pour évaluer la force et la direction des relations linéaires entre variables continues d’ordre psychologique et clinique.
Résultats principaux
Traits communs aux groupes cliniques
Les adolescentes AN-nw, AN-ow et OB rapportent toutes davantage de méfiance interpersonnelle et une tendance à considérer les relations comme secondaires, comparativement aux témoins sains.
Ces éléments suggèrent un attachement insécure et des dysfonctionnements relationnels communs, malgré les différences de phénotype pondéral.
Spécificités de l’anorexie avec et sans antécédent de surpoids
AN-nw:
Seul groupe à présenter des difficultés significatives dans l’identification des émotions (alexithymie).
Corrélations entre les variables psychopathologiques et d’attachement, dessinant un profil structuré, mais internalisé.
AN-ow:
Niveau plus élevé de sentiment d’inefficacité, d’ascétisme, de dépression et d’insécurité sociale que les autres groupes.
Niveau de soin paternel perçu significativement plus bas.
Plus grande nécessité d’approbation et insatisfaction corporelle que les OB et HC.
Ressentent un sentiment d’impuissance et un besoin de contrôle plus marqué que les AN-nw, traduits par des comportements ascétiques exacerbés.
Particularités du groupe OB
Scores élevés de boulimie, d’insatisfaction corporelle, de dépression somatique et globale.
Moins d’interoception et de conduites pour la minceur que les groupes AN.
Les liens entre surpoids et faible soin paternel sont également notés.
Discussion
Les résultats confirment que l’anorexie mentale n’est pas un trouble homogène et que l’histoire du poids joue un rôle clé dans la vulnérabilité et la présentation clinique.
Les adolescentes du groupe AN-ow se distinguent par un niveau élevé d’un sentiment d’inefficacité, d’ascétisme, de dépression et d’insécurité sociale, ainsi qu’une perception du soin paternel nettement plus faible. Elles expriment également un plus grand besoin d’approbation et une insatisfaction corporelle plus marquée que les autres groupes, traduisant un sentiment d’impuissance et un besoin accru de contrôle, ce qui se manifeste par des comportements ascétiques exacerbés. Par ailleurs, plusieurs traits sont partagés avec le groupe OB, notamment le lien entre surpoids et faible soin paternel, ainsi que la vulnérabilité émotionnelle et relationnelle.
À l’inverse, les adolescentes AN-nw manifestent une forte tendance à l’alexithymie, c’est-à-dire une difficulté à identifier et exprimer leurs émotions. Ce profil suggère un fonctionnement plus intériorisé et surcontrôlé, où l’insécurité affective et la rigidité psychique jouent un rôle central. Les corrélations internes entre variables psychopathologiques et d’attachement dans ce groupe évoquent une organisation psychique plus structurée, mais également plus rigide, ancrée dans un style d’attachement insécure.
L’étude montre également que le besoin d’approbation et la dépendance au regard d’autrui sont plus marqués chez les adolescentes du groupe AN, en particulier celles du groupe AN-ow, mais restent également présents dans le groupe OB. Cette hypersensibilité à l’évaluation sociale fait écho à la stigmatisation vécue par celles et ceux ayant un antécédent de surpoids, qui fragilise l’estime de soi et alimente les conduites de restriction alimentaire extrême pour restaurer un sentiment de contrôle.
L’étude souligne l’importance de personnaliser l’accompagnement thérapeutique en tenant compte de l’histoire pondérale et relationnelle, ainsi que des vulnérabilités émotionnelles spécifiques. Enfin, ces résultats plaident pour une lecture développementale et dimensionnelle des troubles alimentaires, intégrant l’histoire du poids, la qualité des liens parentaux et les vulnérabilités émotionnelles, afin d’orienter vers une médecine plus personnalisée et adaptée aux besoins de chaque patiente.
Limites de l’étude
Taille limitée de l’échantillon AN-ow réduisant la puissance statistique. Données autoadministrées sujettes à des biais de rappel ou de désirabilité. Étude transversale : elle ne permet pas d’inférer les relations causales.
Source :
Amianto, F., Sertori, F., Davico, C., Marcotulli, D., & Vitiello, B. (2024). Comparison among anorexia nervosa adolescents with or without previous overweight, obese, and healthy adolescents. Frontiers in psychiatry, 15, 1438829.